dimanche 24 mars 2019

Le mouvement des Conseils ouvriers en Allemagne

Le mouvement des Conseils ouvriers en Allemagne (1919-1935)

LA REVOLUTION ÉCLATE

En novem­bre 1918, le front alle­mand s’effon­dra. Les sol­dats désertèrent par mil­liers. Toute la machine de guerre cra­quait. Néanmoins, à Kiel, les offi­ciers de la flotte décidèrent de livrer une der­nière bataille : pour sauver l’hon­neur. Alors, les marins refusèrent de servir. Ce n’était pas leur pre­mier soulè­vement, mais les ten­ta­ti­ves pré­céd­entes avaient été réprimées par les balles et les bonnes paro­les. Cette fois-ci, il n’y avait plus d’obs­ta­cle immédiat ; le dra­peau rouge monta sur un navire de guerre, puis sur les autres. Les marins élurent des délégués qui formèrent un Conseil.
Désormais les marins étaient obligés de tout faire pour géné­ra­liser le mou­ve­ment. Ils n’avaient pas voulu mourir au combat contre l’ennemi ; mais ils demeu­raient dans l’iso­le­ment, les trou­pes dites loya­les inter­vien­draient et, de nou­veau, ce serait le combat, la répr­ession. Aussi les mate­lots déb­arquèrent et gagnèrent Hambourg ; de là, par le train ou par tout autre moyen, ils se rép­an­dirent dans toute l’Allemagne. Le geste libé­rateur était accom­pli. Les évé­nements s’enchaînaient main­te­nant rigou­reu­se­ment. Hambourg accueillit les marins avec enthou­siasme ; sol­dats et ouvriers se soli­da­ri­saient avec eux, ils élirent eux aussi des Conseils. Bien que cette forme d’orga­ni­sa­tion ait été jusque-là inconnue dans la pra­ti­que, un vaste réseau de Conseils ouvriers et de Conseils de sol­dats cou­vrit promp­te­ment, en quatre jours, le pays. Peut-être avait-on entendu parler des Soviets russes de 1917, mais alors très peu : la cen­sure veillait. En tout cas, aucun parti, aucune orga­ni­sa­tion n’avait jamais pro­posé cette nou­velle forme de lutte.

dimanche 17 mars 2019

Les divergences de principe entre Rosa Luxemburg et Lénine

 
Rosa Luxemburg et Lénine se sont formés l’un comme l’autre au sein de la social-démocratie dont ils furent des figures éminentes. Leurs œuvres à chacun devaient non seulement exercer une influence considérable sur les mouvement ouvriers russe, polonais et allemand, mais encore avoir une portée historique universelle. Car tous deux incarnèrent l’opposition au révisionnisme et au réformisme inhérents à la II° Internationale, et leurs noms restent indissolublement liés à la réorganisation du mouvement ouvrier pendant et après la guerre mondiale. Ces marxistes, à la personnalité d’une trempe exceptionnelle, qui ne séparèrent jamais la théorie d’avec la pratique, furent – pour reprendre une expression chère à Rosa Luxemburg – des « chandelles brûlant par les deux bouts ».

lundi 4 mars 2019

Les conseils ouvriers et l’organisation communiste de l’économie

Ouvrières mexicaines participant à l'immense grève sauvage de Matamoros - Janvier 2019
 Nous avons reçu de Prague les thèses suivantes, parues dans le numéro 20 de Neue Front [1].  Elles sont publiées sous le titre « Marxisme révolutionnaire et révolution socialiste » par un groupe de marxistes-révolutionnaires « organisés dans la social-démocratie allemande ». Voici leur Conception de la voie vers le socialisme. Nos critiques suivent.

dimanche 17 février 2019

La question de l’Union soviétique


I. Moment décisif dans le développement de l’URSS de ces dernières années.
Quiconque a suivi attentivement la situation de l’URSS a dû remarquer combien de mesures extrêmement réactionnaires y ont été réalisées ces derniers temps : l’interdiction de l’avortement, 1’introduction de nouveaux grades dans l’armée, de nouveaux règlements scolaires autoritaires, et bien d’autres règlements.
Toutes ces mesures se meuvent le plus souvent sur le plan culturel politique et ne sont compréhensibles que lorsqu’on se donne la peine d’y voir la conséquence de raisons plus profondes, et dont l’origine plonge dans le domaine de l’économie. S’il est vrai que des modifications idéologiques qui représentent la superstructure d’une société présupposent des modifications analogues dans l’économie, on devrait pouvoir démontrer de telles modifications ou de tels déplacements de forces en URSS. En fait, rien n’est plus facile à démontrer.

dimanche 6 janvier 2019

Remarques générales sur la question de l’organisation


L’organisation, tel est le principe fondamental du combat de la classe ouvrière pour son émancipation. Il suit de là, du point de vue du mouvement pratique, que le problème le plus important est celui des formes de cette organisation. Celles-ci, bien entendu, sont déterminés tant par les conditions sociales que par les buts de la lutte. Loin de résulter de caprices de la théorie, elles ne peuvent être crées que par la classe ouvrière agissant spontanément en fonction de ses besoins immédiats.

dimanche 11 novembre 2018

L'autonomie ouvrière face au marxisme académique



Le dernier  article publié par le blog Marxist Sociology aura été de justifier son existence académique même, en niant la capacité de la classe ouvrière elle-même de se libérer du capitalisme.
L’objectif de notre réponse n’est pas de débattre du tortillage académique à l‘origine de leur affirmation à travers les textes publiés par Marx, mais de comprendre pourquoi une telle affirmation idéaliste peut encore avoir cours aujourd’hui chez les marxistes universitaires.
La question en effet n’est pas de savoir si effectivement dans la théorie marxiste il existe bien une affirmation de l’existence d’une conscience révolutionnaire ouvrière autonome, mais bien de savoir si « on a le choix » : c'est-à-dire si autre chose qu’une conscience révolutionnaire ouvrière autonome peut transformer le mode de production capitaliste en révolution communiste.

dimanche 16 septembre 2018

Lénine et sa légende


Plus le visage embaumé de Lénine jaunit et se parchemine, plus la queue des visiteurs à la porte de son mausolée s’allonge, et moins les gens s’intéressent au véritable personnage et à sa dimension historique. Chaque jour, de nouveaux monuments sont élevés à sa mémoire, des metteurs en scène en font le héros de leurs films, des livres sont écrits à son propos et les pâtissiers russes confectionnent des figurines de pain d’épice à son effigie. Mais les traits flous des Lénine en chocolat égalent bien les histoires inexactes et douteuses qui courent à son sujet. Et bien que l’Institut Lénine publie ses oeuvres complètes, elles ne signifient désormais plus rien en comparaison des légendes fabuleuses qui se sont développées autour de son nom. 

dimanche 26 août 2018

Les grèves

Iran : grève sauvage des ouvriers de l'usine sucrière Haft Tappeh - Février 2018

On distingue dans le mouvement ouvrier deux formes principales de lutte, le plus souvent connues comme le terrain politique et le terrain économique de combat. L’aspect politique se concentrait autour des élections de corps parlementaires ou d’autres corps semblables, l’aspect économique consistait en des grèves pour de meilleurs salaires et conditions de travail. Dans la deuxième moitié du XIX° siècle, les socialistes partagent l’opinion que le premier de ces aspects avait une importance fondamentale et était révolutionnaire, car il instaurait le but de la conquête du pouvoir politique au moyen duquel on révolutionnerait la structure de la société, on abolirait le capitalisme et on introduirait un système socialiste. Le deuxième aspect était seulement un moyen d’obtenir des réformes, de maintenir ou d’améliorer le niveau de vie au sein de capitalisme, ce système étant ainsi reconnu comme la base de la société.

jeudi 12 juillet 2018

L’idéologie marxiste en Russie



« Pour nous, le communisme n’est pas un état de choses qu’il convient d’établir, un idéal auquel la réalité devra se conformer. Nous appelons communisme le mouvement réel qui abolit l’état actuel des choses [1]. » - Karl Marx. 


Nous abordons ici l’un des exemples les plus typiques du décalage frappant qui, sous une forme ou sous une autre, s’observe dans toutes les phases du développement historique du marxisme. On peut le définir comme la contradiction entre l’idéologie marxiste et le mouvement historique réel qui, à une époque donnée, se cache derrière cette façade idéologique.

jeudi 10 mai 2018

Stalinisme et bolchevisme


Trotsky prétend qu’en rédigeant sa biographie de Staline (1) il poursuivait un but : montrer « comment une telle personnalité a pu se développer et comment elle a fini par usurper une situation exceptionnelle ». Tel est le but avoué. Mais le but réel est tout autre. Il s’agit de montrer pourquoi Trotsky a perdu la position de force qui était la sienne à un certain moment, alors que c’est lui qui aurait dû être l’héritier de Lénine, étant plus digne de cet héritage que Staline. Ainsi, avant la mort de Lénine, ne disait-on pas communément « Lénine et Trotsky » ? Ne renvoyait-on pas systématiquement le nom de Staline vers la fin, voire même à la dernière place, des listes de dirigeants bolcheviques ? N’a-t-on pas vu, en telle ou telle occasion, Lénine proposer de ne mettre sa signature qu’après celle de Trotsky ? Bref le livre nous permet de comprendre pourquoi Trotsky pensait qu’il était l'« héritier naturel de Lénine ». En fait c’est une double biographie : celle de Staline et de Trotsky.

mercredi 28 février 2018

La théorie générale du droit et le marxisme

Evgeny Pashukanis - La théorie générale du droit et le marxisme

Préface : Karl Korsch
Traduction et présentation actualisée de Jean-Marie Brohm
Collection Réverbération
ISBN : 9791096441068. Prix : 10 euros.
220 pages.
A paraître le 25 Mai 2018.
EDI / Éditions de l’Atelier.
 Le droit, qui enserre toujours plus chaque moment de nos vies et qu’on érige en « ultima ratio » et dernier recours de toutes les luttes sociales, est étrangement rarement critiqué en tant que tel. Dans ce classique du marxisme, considéré jusqu’à aujourd’hui comme la seule véritable critique du droit générée par ce courant de pensée, le théoricien russe, et future victime des purges staliniennes, Evgeny Pashukanis traite les institutions et l’idéologie juridiques comme des phénomènes historiques et, plus généralement, le droit comme un rapport social propre au capitalisme. À rebours des illusions habituelles concernant son intemporalité et sa neutralité, La théorie générale du Droit et le marxisme rappelle que le droit est avant tout un rouage majeur de l’exploitation de l’homme par l’homme.

dimanche 19 novembre 2017

Thèses sur le bolchevisme

I. LA SIGNIFICATION DU BOLCHEVISME

1. Le bolchevisme s’est créé un champ dos de pratique sociale dans l’économie et dans l’Etat soviétiques. Il a fait de la IIIe Internationale un instrument apte a diriger et influencer le mouvement des travailleurs à une échelle internationale. Il a élaboré dans le "léninisme" ses directives en matière de principes et de stratégie. Il reste à savoir si Ia théorie bolchevique exprime, comme I’a dit Staline, Ie marxisme à l’heure de l’impérialisme et si, dans ce cas, elle représente I’axe du mouvement révolutionnaire prolétarien international.

vendredi 20 octobre 2017

L'impérialisme et les tâches du prolétariat

Le déclenchement de la première grande guerre mondiale en 1914 a mis en lumière de façon éclatante deux faits : premièrement, la force gigantesque de l'impérialisme, deuxièmement, la faiblesse du prolétariat, et notamment celle de son avant-garde et de son guide, les partis sociaux-démocrates de presque tous les pays.
L'impérialisme se différencie de l'ancien capitalisme par le fait qu'il cherche à placer sous sa dépendance des parties du monde qui lui sont étrangères afin de trouver de nouveaux marchés pour ses produits, de nouvelles sources de matières premières et, avant tout, de nouvelles zones d'investissement pour ses masses de capitaux surabondantes. Durant la période de prospérité de ces vingt dernières années, les masses de capitaux ont grossi démesurément, et de ce fait, le désir de les investir avec un profit élevé dans les pays non-développés s'est emparé totalement de la bourgeoisie.

mardi 10 octobre 2017

Venezuela : Crise, manifestations, lutte politique inter-bourgeoise et menace de guerre impérialiste


– Le Venezuela est en crise parce que le capitalisme est en crise ; ou plutôt, la crise capitaliste mondiale s’exprime sous une forme dépouillée, brute et scandaleusement visible au Venezuela, non seulement au niveau économique, mais aussi politique, social, idéologique et probablement géopolitique et militaire maintenant et à l’avenir.
– La situation actuelle au Venezuela est une démonstration de l’échec des gouvernements du « socialisme du XXI° siècle » de gérer efficacement la crise capitaliste. Ce qui se passe, c’est que le Capital et sa crise sont ingouvernables : c’est le Capital qui gouverne la société et donc l’État, et non l’inverse. Croire le contraire est naïf, en revanche faire semblant de le faire, c’est du réformisme.

samedi 19 août 2017

Lutte autonome du prolétariat et intervention communiste


L'optique syndicaliste, revendicativiste, défendue par tout ce que le mouvement ouvrier compte d'activistes poussiéreux au service de la logique capitaliste mérite qu'on s'y attarde un peu, afin de régler le compte aux maniaques de l'échelle mobile, mais aussi de renvoyer à la niche tous les inactivistes de profession qui foisonnent dans le milieu ultra-gauche.
Si la lutte pour l'amélioration des conditions salariales a été l'un des facteurs essentiels de la lutte prolétarienne démarrée au XIXe siècle, le cercle vicieux de cet axe de lutte déjà dénoncé par les révolutionnaires est déjà ressenti intuitivement par la masse de la classe ouvrière ... L'amélioration toute relative du "pouvoir d'achat" n'a fait que révéler plus crûment l'aliénation profonde de cette société : consommer plus n'a pas fait de l'ouvrier d'aujourd'hui un être plus émancipé que son arrière grand-père !

jeudi 13 juillet 2017

L’insurrection ouvrière en Allemagne de l’Est – juin 1953


UN MOUVEMENT SPONTANÉ
Il existe une conception assez répandue qu’une révolution prolétarienne ne peut se réaliser qu’à condition qu’on ait créé avant des organisations puissantes et mis à leur tête une direction résolue qui formule des slogans et montre le chemin, C’est seulement une telle organisation et une telle direction qui pourraient stimuler les masses et les amener une résistance réelle. Ainsi, une avant garde politique serait la condition indispensable pour la lutte décisive qui seule peut briser le pouvoir de la classe dirigeante. Dans le passé, cette conception a été détruite pour une bonne part par la réalité historique. L’insurrection ouvrière d’Allemagne de l’Est de 1953 a relégué une fois de plus cette conception au royaume des fables.

jeudi 6 juillet 2017

Action de masse et révolution


L'évolution politique et sociale au cours de ces dernières années a placé toujours plus la question des actions de masse sur le devant de la scène. A partir des enseignements de la Révolution russe, les actions de masse ont été prises en compte en 1905, sur le plan théorique, comme appartenant à l'arsenal de la lutte de classe ; en 1908 et 1910, elles ont, d'un seul coup, pratiquement, fait une entrée en scène grandiose dans le combat pour la réforme du système électoral en Prusse ; et depuis, rejetées, de façon momentanée seulement, à l'arrière-plan par les besoins de la lutte électorale, elles ont été l'objet de débats et de discussions approfondis. Ce n'est pas un hasard. Cela découle, d'une part, de la force croissante du prolétariat et, de l'autre, c'est une conséquence inévitable de la nouvelle figure du capitalisme que nous désignons du terme d'impérialisme.

dimanche 11 juin 2017

Que fut l'autonomie ouvrière ?


Note Vosstanie : Nous publions un texte en vu de notre émission sur l'Autonomie Ouvrière (pour juillet 2017 ? ). On y trouvera une réflexion importante même si nous ne partageons pas toutes les analyses et perspectives comme par exemple ce propos "Le mouvement ouvrier s’est volatilisé" ah bon ? On partage bien su-r toutes les critiques concernant l"autonomie" retardataire et spectaculaire liée à la décomposition du bolchevisme ...Ce texte nous permettra donc d'alimenter notre son.

Le mot « autonomie » a été lié à la cause du prolétariat dès ses premières interventions comme classe. Dans le Manifeste communiste, Marx définissait le mouvement ouvrier comme « le mouvement autonome de l’immense majorité dans l’intérêt de l’immense majorité ». Plus tard, mais en se basant sur l’expérience de 1848, dans De la capacité politique de la classe ouvrière (1865), Proudhon affirmait que pour que la classe ouvrière agisse d’une manière spécifique, il fallait qu’elle remplisse les trois exigences de l’autonomie : qu’elle ait conscience d’elle-même, que par conséquent elle affirme « son idée », c’est-à-dire, qu’elle connaisse « la loi de son être », qu’elle sache « [la] traduire par la parole, [l’]expliquer par la raison », et qu’elle tire de cette idée des conclusions pratiques. Aussi bien Marx que Proudhon avaient été témoins de l’influence de la bourgeoisie radicale dans les rangs ouvriers et essayaient de faire en sorte que le prolétariat se sépare d’elle politiquement. L’autonomie ouvrière fut exprimée définitivement dans la formule de la Première Internationale : « l’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes ».