samedi 11 juin 2016

Connaissez-vous Josef Dietzgen ? - Emission de la Web Radio Vosstanie

 - Vie et œuvre d'un ouvrier tanneur philosophe socialiste autodidacte - 

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Lire également :


1. La conscience de classe



L’influence de Dietzgen

Chez la gauche hollandaise, la révolution n’est pas le produit d’une force matérielle brute, du domaine physique, mais essentiellement une question de développement de l’esprit : elle est d’abord une victoire de l’esprit avant d’être une victoire matérielle.

C’est pourquoi ses adversaires l’ont souvent présentée comme un " courant idéaliste ".

La Gauche hollandaise fut un courant marxiste qui, comme tous les " radicaux ", telle Rosa Luxemburg -, soulignait l’importance du facteur conscience dans la lutte de classe, facteur qu’elle définissait – selon une terminologie propre à l’époque – comme un "facteur spirituel ".

Le maître à penser des marxistes hollandais, tout au long de leur lutte contre le révisionnisme et le mécanicisme des vulgarisateurs du marxisme, a été incontestablement Joseph Dietzgen.


Le philosophe socialiste Dietzgen (1828-1888) avait été salué, à la parution de son livre L’Essence du travail intellectuel (1) en 1869, comme un des inventeurs de la dialectique matérialiste, au même titre que Marx, et Engels, dans sa célèbre brochure, Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande (1888), saluait la concordance de méthode entre lui, Marx et Dietzgen : " Cette dialectique matérialiste, qui était depuis des années notre meilleur instrument de travail et notre arme la plus acérée, fut, chose remarquable, découverte à nouveau non seulement par nous, mais en outre, indépendamment de nous et même de Hegel, par un ouvrier allemand, Joseph Dietzgen.  " (2) En dépit de ce compliment par l’auteur du livre Anti-Dühring, l’œuvre philosophique de Dietzgen rencontra un faible écho chez les principaux théoriciens de la IIe Internationale. Ceux-ci y virent au mieux une pâle répétition de Marx, au pire une conception suspecte d’idéalisme. Franz Mehring n’y vit qu’une " dialectique dépourvue de connaissances ", et une " certaine confusion ". (3) Plekhanov n’y trouva aucun apport nouveau à la théorie matérialiste et rejeta avec dédain la " confusion " d’une théorie qui lui semblait trop idéaliste, et un recul par rapport aux " matérialistes " du XVIIIe siècle. Il crut déceler chez Dietzgen une tentative de " concilier  l’opposition entre idéalisme et matérialisme ". (4) Cette méfiance s’expliquait en partie par le large écho rencontré par Dietzgen, chez certains éléments idéalistes, qui tentèrent d’élaborer avec l’aval du fils de Dietzgen le " dietzgénisme ". (5) En pleine lutte théorique contre les avatars du " dietzgénisme " et du " machisme " (théorie du physicien Mach) les socialistes de gauche russes et allemands y virent le travestissement d’un néo-idéalisme. Cette opinion était loin d’être partagée par Lénine et la masse des militants bolcheviks (6), qui comme la Gauche hollandaise trouveront dans Dietzgen un maître " spirituel " face à une vision fataliste et mécaniciste véhiculée par un " matérialisme historique ", sous-estimant le facteur conscience dans la lutte de classe.

L’intérêt du marxisme de gauche pour Dietzgen consistait non seulement dans la critique matérialiste de la philosophie spéculative (Kant et Hegel), mais dans le rejet de la conception matérialiste vulgaire du cerveau comme reflet de la matière. Dietzgen rejetait la séparation faite par les idéalistes et les matérialistes vulgaires du XVIIIe siècle entre " esprit " et " matière ". Le cerveau n’était pas le simple réceptacle externe de l’expérience sensible, mais avant tout le lieu d’activité de la pensée. Le travail spirituel de la pensée se manifestait par l’élaboration des objets sensibles sous forme de concepts rassemblés en une totalité et une unité indissociables. D’où le rejet de l’empirisme, qui rejoignant ainsi l’idéalisme, considère que la matière est éternelle, impérissable, immuable. En réalité, pour le matérialisme dialectique et historique " la matière consiste dans le changement, la matière est ce qui se transforme et la seule chose qui subsiste est le changement ". (7) Il s’ensuit que toute connaissance est relative; elle n’est possible qu’à l’intérieur de " limites déterminées ". Enfin, cette connaissance relative de la réalité matérielle ne peut s’opérer que par l’intervention active de la conscience. Cette conscience, appelée " esprit ", entre dans un rapport dialectique avec la matière. Il y a interaction permanente entre " esprit " et " matière " : " L’esprit relève des choses et les choses relèvent de l’esprit. L’esprit et les choses ne sont réels que par leurs relations. ". (8)

La théorie de Dietzgen n’était pas en contradiction avec celle de Marx et Engels. Souvent, au prix de maladresses de terminologie, elle la prolongeait par l’élaboration d’une " science de l’esprit humain ". Cet " esprit " était un complexe de qualités indissociables : conscience, inconscient, morale, psychologie, rationalité. D’un point de vue révolutionnaire, l’apport de Dietzgen reposait sur une triple insistance : a) l’importance de la théorie, comme appréhension et transformation radicale de la réalité; et en conséquence le rejet de tout empirisme immédiatiste et réducteur; b) la relativité de la théorie se modifiant avec le changement de la " matière " sociale; c) le rôle actif de la conscience sur la réalité, dont elle n’est pas le reflet mais le contenu même. Une telle systématisation des leçons principales du marxisme constituait en fait un outil contre toute réduction du marxisme à un pur fatalisme économique et contre toute fossilisation des acquis de la méthode et des résultats du matérialisme historique.

Tous les chefs tribunistes hollandais, Gorter, Pannekoek et Roland Holst s’enthousiasmèrent pour Dietzgen au point de l’étudier à fond, de le commenter et de le traduire (9). L’insistance sur le rôle de " l’esprit " et du " spirituel" dans. la lutte de classe était un appel direct à la spontanéité ouvrière débordant le cadre rigide de la bureaucratie social-démocrate et syndicale. C’était un appel direct à la lutte contre les doutes et le fatalisme révisionnistes qui considéraient le capitalisme comme " éternel " et " impérissable ", comme la matière. C’était surtout un appel à l’énergie et à l’enthousiasme de la classe ouvrière dans sa lutte contre le régime existant, lutte qui exigeait une volonté consciente, esprit de sacrifice à sa cause, bref des qualités morales et intellectuelles. Cet appel à une, nouvelle éthique prolétarienne, les marxistes hollandais le trouvèrent ou crurent le découvrir dans l’œuvre de Dietzgen (10). Par la critique du matérialisme bourgeois classique et du marxisme vulgarisé et simplifié, les théoriciens hollandais développaient en fait une nouvelle conception de la " morale " prolétarienne et de la conscience de classe. Dietzgen ne fut pour eux qu’un révélateur de sens du marxisme, dont les concepts avaient été faussés par la vision réformiste.

Dans la Gauche hollandaise, cependant, l’interprétation qui était donnée du rôle de " l’esprit " dans la lutte de classe divergeait. L’interprétation par Roland Holst de Dietzgen était rien moins qu’idéaliste, un mélange d’enthousiasme et de morale, une vision religieuse minimisant le recours à la violence dans la lutte contre le capitalisme. (11). Chez Gorter, beaucoup plus " matérialiste ", ce qui l’emportait c’était une interprétation plus volontaire, axée sur les conditions subjectives, dites " spirituelles " : " L’esprit doit être révolutionné. Les préjugés, la lâcheté doivent être extirpés. De toutes les choses, la plus importante, c’est la propagande spirituelle. La connaissance, la force spirituelle, voilà ce qui prime et s’impose comme la chose la plus nécessaire. Seule la connaissance donne une bonne organisation, un bon mouvement syndical, la politique juste et par-là des améliorations dans le sens économique et politique. " (12) Et Gorter, qualifié parfois d’idéaliste et " d’illuministe " (13), prenait soin de donner surtout un contenu militant au terme de " spirituel ", en excluant tout fatalisme : " La force sociale qui nous pousse n’est pas un destin mort, une masse indocile de matière. Elle est la société, elle est une force vivante... Nous ne faisons pas l’histoire de notre propre gré, mais nous la faisons. " (14) Pour Pannekoek, par contre, le facteur spirituel se traduit par l’élaboration de la théorie. Celle-ci est autant une méthode d’économie de la pensée, dans la connaissance " pure ", qu’un savoir conscient et rationnel, dont le rôle est de " soustraire la volonté à l’impulsion toute puissante, directe, instinctive, et de la subordonner à la connaissance consciente et rationnelle. Le savoir théorique permet à l’ouvrier d’échapper à l’influence de l’intérêt immédiat et restreint au profit de l’intérêt de classe général du prolétariat, d’aligner son action sur l’intérêt à long terme du socialisme. (15) Chez Pannekoek le rôle de " l’esprit " s’inscrit dans la science de l’esprit ", qui est l’élaboration d’armes critiques et scientifiques contre l’idéologie bourgeoise.

Ph. Bourrinet


NOTES
1.   Josef DIETZGEN, L’essence du travail intellectuel humain, avec une préface de Pannekoek (1902), " Champ libre ", Paris, 1973. Il existe une traduction en néerlandais par Gorter, de 1903.
2.   Brochure d’Engels, traduction en français, " Editions sociales ", Paris, 1966, p. 60-61. Dietzgen n’était pas ouvrier, mais maître tanneur, possédant sa propre entreprise.
3.   Franz MEHRING, Die Neue Zeit, 29 oct. 1909, in Gesammelte Werke, Dietz, 1961, t. 13, p. 212-213.
4.   PLEKHANOV, Œuvres philosophiques, t. 3, Moscou, 1981, p. 100-116 : " Joseph Dietzgen ", 1907.
5.   Pannekoek lui-même s’élevait contre les prétentions du fils de Dietzgen et d’autres de former une théorie " dietzgéniste ", moins "rigide" et plus " idéaliste " finalement que le " marxisme étroit ". Dans un article du 12.11.1910 " Dietzgenismus und Marxismus " in Bremer Bürgerzeitung; reprint in BOCK, ‘Pannekoek in der Vorkriegssozialdemokratie’, Jahrbuch 3, Frankfurt/Main, 1975 – Pannekoek rejetait l’idée d’opposer Marx et Dietzgen : " Non pas ‘dietzgénisme’ ou ‘marxisme étroit’, mais Marx et Dietzgen, tel est le point de vue du prolétariat... Il n’y a qu’un marxisme, la science fondée par Marx de la société et de l’homme, où les apports de Dietzgen s’y insèrent comme une partie nécessaire et importante. "
6.   Lénine dans Matérialisme et empiriocriticisme (1909) écrivait ainsi : " Cet ouvrier philosophe, qui découvrit à sa manière le matérialisme dialectique, ne manque pas de grandeur. " (p. 257 du tome XIV des Œuvres de Lénine, " Editions sociales ", 1962.) Dans ce sens, Pannekoek opposait en 1910 les bolcheviks à Plekhanov; ce dernier étant l’expression d’un marxisme mécanique et fataliste : " ... Vis-à-vis des bolcheviks, qui opposaient la théorie de Dietzgen, comme théorie de l’activité de l’esprit humain, au marxisme fataliste, Plekhanov exerça une critique acerbe mais non fondée. " Cet éloge des bolcheviks en 1910 est à mettre en parallèle avec la position ultérieure de Pannekoek sur les bolcheviks et Lénine en 1938.
7.   L’Essence du travail intellectuel humain, Champ libre, Paris, 1973, p. 90.
8.   Idem, p. 71.
9.   Traduit en néerlandais par Gorter, Josef Dietzgen fut commenté par Pannekoek, dans une Préface de 1902, " Situation et signification de l’œuvre philosophique de Josef Dietzgen " (" Champ libre ", Paris, 1973); et par Henriëtte Roland Holst: Joseph Dietzgens Philosophie in ihrer Bedeutung für das Proletariat, München, 1910. Ce dernier ouvrage était un long résumé synthétique des textes de Dietzgen. Il insistait beaucoup sur la " morale " de Dietzgen et attaquait au passage Plékhanov.
10.                    DIETZGEN, op. cit., p. 183 : " Notre combat n’est pas dirigé contre la moralité, ni même contre une certaine forme de cette dernière, mais contre la prétention à vouloir faire d’une forme déterminée la forme absolue, la moralité en général. "
11.                    Cette minimisation de la violence de classe, comme facteur matériel, apparaît souvent dans deux textes majeurs de Roland Holst : De strijdmiddelen der sociale revolutie, Amsterdam, 1918; De revolutionaire massa-aktie, Rotterdam, 1918. Pour elle l’action de masse n’est pas de la " violence "; elle utilise fréquemment le terme de " violence spirituelle ".
12.                    GORTER, Het historisch materialisme, Amsterdam, 1909, p. 111.
13.                    Programme communiste nos 53-54, oct. 1971-mars 1972, " Gorter, Lénine et la Gauche ". Par " illuminisme ", le courant " bordiguiste " entend l’adhésion au courant d’idées du Siècle des Lumières, sous sa forme d’" Eclaircissement " (Aufklärung). En fait, le courant " bordiguiste " fait une confusion systématique entre Gramsci et Gorter-Pannekoek à des fins polémiques.
14.                    GORTER, Der historische Materialismus, Stuttgart, 1909; p. 127, avec une préface de Kautsky, très élogieuse.
15.                    Die taktischen Differenzen in der Arbeiterbevegung, Hamburg, 1909; cité par BRICIANER, Pannekoek et les conseils ouvriers, EDI, Paris, 1969, p. 97.



A suivre :

La conception de la conscience de classe dans la Gauche hollandaise