jeudi 18 août 2016

La psyché du jeune prolétaire : anarchistes et conseillistes contre les tendances autoritaires



La jeunesse prolétarienne a lancé un défi au principe autoritaire pour la première fois en juin 1919 quand un certain nombre de jeunes ouvriers ont quitté la Freie Sozialistische Jugend (1) non pas dans le but de s'opposer de l'intérieur à cette organisation autoritaire (qui n'était qu'un appendice de différents partis révolutionnaires) mais dans l'objectif de construire leur propre perspective ...
C'est par cette introduction qu'Otto Rühle présente en 1920 un manifeste résolument anti-autoritaire, en relatant une scission politique entre anciens d'un côté, et jeunes (anarchistes que Rühle relient aux tendances anti-autoritaires des jeunes conseillistes de l'Union générale des travailleurs) d'un autre côté, dans la même organisation révolutionnaire :
Cette jeunesse -anarchisante comme ils s'appellent eux-mêmes- refuse totalement, sans hésitation et systématiquement toute adhésion à un parti ou à un syndicat, ou toute tutelle d'autre nature par n'importe quelle autre organisation d'adultes. 
Otto Rühle dénonce alors les manoeuvres autoritaires des anciens :
En effet quand des syndicalistes (...) ont adopté par erreur une résolution obligeant "toutes les organisations et comités exécutif à intégrer les groupes de jeunes syndicalistes partout", une grande agitation mena les jeunes prolétaires anarchistes à se rebeller [contre cette résolution]
Les jeunes anti-autoritaires prennent alors les anciens dans leurs contradictions, la rupture est irrémédiable et politique, dans leur manifeste ils déclarent :
 "De la même façon que vous luttez contre l'idée que le socialisme révolutionnaire ne peut pas être dirigé par le centralisme, du sommet, par décrets, nous rejetons l’idée qu’un mouvement de jeunesse soit dirigé par une résolution de congrès et par des personnes plus âgées"
Quels sont donc les rapports entre autorité et socialisme ? Pourquoi la jeunesse est-elle plus prédisposée à lutter contre les tendances autoritaires au sein du mouvement ouvrier ?

Le socialisme révolutionnaire c’est précisément la communauté, et la communauté est l’opposé de la domination, de l’autorité, et de la violence. Tenir l’autorité aussi loin que possible signifie se rapprocher aussi près que possible du socialisme révolutionnaire. C’est pourquoi les groupes de jeunesse anarchiste – isolés, pas très massifs mais inébranlables dans leur attitude fondamentalement anti-autoritaire – qui se sont regroupés en communauté révolutionnaire en tant que « jeunesse libertaire » aussi bien que les groupes de jeunes de l’Union générale des travailleurs (2), sont aujourd’hui l’avant-garde et le point culminant de la marche du prolétariat vers le but socialiste révolutionnaire. En vertu de leur prédispositions morales, ce sont eux qui sont le plus clairement appelés à cette nouvelle tâche, eux seuls qui peuvent être élus pour cet objectif.
Et à travers la lutte contre les tendances autoritaires, c'est également la lutte contre le centralisme qui est visée :
De la même façon que les anciens sont contre  l‘idée que le socialisme révolutionnaire ne peut pas être dirigé par le centralisme, du sommet, par décrets, nous rejetons l’idée qu’un mouvement de jeunesse soit dirigé par une résolution de congrès et par des personnes plus âgées.
Rühle relève la façon contradictoire des anciens de se comporter,au regard des buts de la révolution socialiste car « derrière les masques d’une belle rhétorique socialiste révolutionnaire s’afficha un instant le visage du despotisme bourgeois extrême. »

Les tendances autoritaires sont résolument ennemies de l'émancipation socialiste.

Ce texte d'Otto Rühle s'inscrit dans l'histoire du "communisme de conseil" et montre le rapprochement entre anarchistes et conseillistes dès le début de l'histoire de ce communisme-unitaire (AAUD ou AAUD-E), et non pas comme le prétend une certaine historiographie partisane manipulatrice, dans la seconde partie de l'histoire des groupes conseillistes.
L'historiographie la plus abondante du "communisme de conseils" est le fait de théoriciens à la périphérie du bordiguisme. Cette historiographie a régulièrement exclu les références les plus anti-autoritaires des conseillistes (ou bien les a présentées de façon tronquée) afin de mieux faire correspondre le courant organisé des conseils à l'appellation publicitaire mensongère de "gauche communiste". Label sensé être fédérateur entre une prétendue "gauche germano-hollandaise" et une "gauche italienne".
Au-delà des fantasmes de ces historiens-traducteurs, de Denis Authier à Ph. Bourrinet, la "gauche communiste" n'existe pas, et les tendances ultra-autoritaires du bordiguisme ne concrétiseraient qu'une nouvelle classe bureaucratique à travers l'Etat-Parti dirigeant. Nous n'avons rien en commun avec cette "gauche italienne" et son mécanisme idéologique froid et dirigiste.
Pour ce qui est du mouvement des conseils ouvriers, la "gauche communiste" n'existe pas. Successivement  les termes de "communisme ouvrier" (KAPD) puis de "unitaires" (AAUD et surtout AAUD-E) ont été utilisés, enfin les termes de "communistes de conseils" ou encore de "communistes-internationaux" (GIK) avant l'utilisation du terme générique, en partie péjoratif, de "conseilliste" par certains.

[Otto Rühle - Die Seele des proletarischen Kindes (Dresden: Verlag am anderen Ufer, 1925) - Première traduction en langue française.]

1. La Freie Sozialistische Jugend était une organisation de jeunesse révolutionnaire, une tendance créera la Ligue de la Jeunesse communiste d'Allemagne (organisation de jeunesse du Parti communiste allemand), la tendance dont il est question ici, libertaire, est associée par Rühle aux "jeunes unitaires" de l'AAUD.
2. L'Union générale des travailleurs, l'AAUD dont une partie se transformera sous l'impulsion d'une de ses tendances en AAUD-E (E pour Einheitsorganisation = "organisation unitaire"). "Unitaire" car il n'y a plus de séparation entre l'organisation "économique" et "politique", l'objectif étant non pas la revendication mais la révolution.

Lire également :
Centralisme et fédéralisme (Union générale des travailleurs - AAUD-E)